Mon ultime billet...
Quand on écrivait vraiment sur internet
Je sais pas trop par où commencer. Peut-être par là : il fut un temps où on écrivait sur internet. Je veux dire, vraiment écrire. Pas trois mots sous une photo retouchée, pas une punchline pour gratter des likes. Non. On écrivait des pavés, des trucs longs, parfois mal fichus, souvent sincères. On avait des blogs. Moi j'avais Lisabuzz. Un répertoire de blogs, un annuaire comme on disait à l'époque, hébergé sur lisabuzz.com. C'est mort aujourd'hui. Tout est mort. Pendant des années j'ai rêvé de devenir graphiste pour pochette d'album, de créer des visuels qui donneraient envie d'écouter un disque avant même d'avoir posé l'aiguille. Mais je m'égare.
Lisabuzz se consacre désormais aux pochettes d'album
Lisabuzz c'était un truc modeste hein. Faut pas s'imaginer. Un site bricolé avec les moyens du bord, du HTML appris sur le tas grâce aux tutos du Site du Zéro, des fonds d'écran un peu douteux et une passion démesurée pour la chose écrite. Mais si Lisabuzz renaît aujourd'hui, c'est sous une forme différente. Parce qu'il a fallu choisir, et j'ai choisi les pochettes d'album. Ces petits rectangles de carton ou ces carrés de pixels qui résument un disque entier en une seule image. C'est ça que Lisabuzz va étudier maintenant. Rubrique par rubrique, pochette par pochette. Les légendaires, les catastrophiques, les incomprises. Parce qu'une pochette, quand elle est réussie, c'est une œuvre à part entière. Et ça mérite qu'on y consacre du temps.
Les blogs de cuisine : du vrai, sans mise en scène
Et c'est ça qui me fascine quand j'y repense. La diversité des sujets. On trouvait de tout. Absolument de tout. Des blogs de cuisine où des mères de famille partageaient leurs recettes du dimanche soir, avec les photos un peu floues prises au flash dans la cuisine, le plat pas encore tout à fait présenté comme il faut. C'était pas du food porn léché comme sur Instagram. C'était vrai. Tu sentais presque l'odeur du gratin en lisant le billet. Y'avait Martine qui expliquait sa blanquette étape par étape avec une sincérité désarmante, et les commentaires en dessous c'était « j'ai testé hier soir, mon mari a adoré, par contre j'ai mis un peu trop d'estragon ». C'était ça internet. Des vrais gens qui se parlaient pour de vrai.
Les blogs de voyage d'avant les influenceurs
Et puis les blogs de voyage. Avant que tout le monde devienne « influenceur voyage » avec un drone et un filtre orange, y'avait des gens qui racontaient leurs road trips dans des textes de trois mille mots. Avec des descriptions longues, des anecdotes, des galères. Un couple qui traversait l'Espagne en camping-car et qui racontait la panne à Séville, le mécano qui parlait pas un mot d'anglais, la nuit passée sur un parking de supermarché. Pas de mise en scène, pas de partenariat avec une marque de valise. Juste l'aventure, la vraie, avec ses moments de grâce et ses moments nuls. Je les lisais le matin avec mon café et j'avais l'impression de voyager avec eux.
Les blogs littéraires, critique sans diplôme
Y'avait les blogs littéraires aussi. Ça c'était mon péché mignon. Des passionés de lecture qui chroniquaient un bouquin par semaine. Certains écrivaient mieux que les critiques du Monde des Livres, je dis ça sans exagérer. Ils avaient pas de diplôme de lettres, ils avaient juste lu trois mille bouquins et ils savaient en parler avec le coeur. Je me souviens d'un blog, je sais plus le nom, tenu par un type qui bossait à la poste dans le Loiret. Il écrivait des analyses de Dostoïevski qui t'auraient fait pleurer tellement c'était beau et juste. Un facteur qui décortiquait Crime et Châtiment le soir dans son deux-pièces. C'est ça que le web a perdu.
Les blogs de parents et leur solidarité authentique
Les blogs de parents, aussi. Tout un univers. Des jeunes mères, des jeunes pères, qui racontaient les nuits blanches, les premiers pas, les crises de nerfs au supermarché avec le gamin qui hurle parce qu'il veut un Kinder. C'était drôle, c'était touchant, c'était parfois désespéré. Et dans les commentaires, une solidarité incroyable. Des conseils, du soutien, des « courage t'es pas toute seule ». Over-Blog en était rempli à l'époque, c'était un monde entier de voix qui se répondaient.
Les blogs politiques et professionnels, le far west de l'opinion
Les blogs politiques aussi, faut pas oublier. C'était le far west. Des militants, des râleurs, des idéalistes, des cyniques. Tout le spectre. Ils débattaient dans des billets interminables avec des arguments, des sources, des liens vers des articles de presse. Pas des tweets de 280 caractères. Des dissertations. Y'avait des blogs de profs qui racontaient leur quotidien dans l'Education nationale, des blogs d'infirmières qui décrivaient les gardes de nuit, des blogs d'avocats qui vulgarisaient le droit comme le faisait si bien Maitre Eolas. Chaque profession, chaque passion, chaque obsession avait son blog. Et Lisabuzz essayait de les recenser tous, un par un, avec amour.
Les blogs de bricolage, feuilletons du quotidien
Les blogs de bricolage et de déco. Mon dieu. Avant Pinterest, avant les tutos YouTube de trente secondes, y'avait des gens qui documentaient la rénovation de leur maison billet après billet, pendant des mois. Avec des photos du chantier, des explications détaillées, des erreurs avouées. « On a cassé le mur porteur sans le savoir, le plafond a failli nous tomber dessus, voilà comment on a rattrapé le coup. » C'était du feuilleton. Tu suivais l'avancement comme une série. Tu revenais chaque semaine voir où ils en étaient avec leur salle de bain.
Les Skyblogs, affreux et magnifiques à la fois
Et les Skyblogs dans tout ça. Mon dieu les Skyblogs. Rien que le mot me fait sourire. Ces pages catastrophiques avec des polices jaune fluo sur fond noir, des gifs qui clignotaient de partout, des « lAcHe TeS cOmS » en guise de littérature. D'ailleurs Skyblog c'était vraiment un truc à part. C'était affreux. C'était magnifique. C'était nous. On avait vingt ans ou trente ans et on croyait dur comme fer qu'internet serait toujours ce terrain de jeu un peu foutraque où chacun pouvait planter son drapeau. Personne avait prévu que tout ça serait aspiré par trois ou quatre plateformes qui décideraient à notre place de ce qu'on doit lire, voir, penser.
Ce qui me manque le plus : le temps long
Moi ce qui me manque le plus c'est le temps long. Ce truc disparu. Aujourd'hui on scrolle. On scrolle sans fin, le pouce en automatique, l'oeil à peine accroché. Un texte de plus de dix lignes c'est déjà trop. On veut des images. Que des images. L'image a gagné, elle a tout bouffé. Instagram, TikTok, tout ça c'est la victoire totale du visuel sur le verbe. Marc Levy a écrit un jour « on ne regrette jamais d'avoir aimé trop, on regrette toujours de ne pas avoir aimé assez ». Je trouve que ça s'applique aussi à cette époque. On l'a pas assez aimée. On l'a laissée filer sans se rendre compte que c'était quelque chose de précieux, cette liberté un peu brouillone d'écrire ce qu'on voulait sans algorithme pour nous dire si ça valait le coup ou pas.
Un web sans algorithme
Parce que c'est ça le truc. Y'avait pas d'algorithme. Personne pour décider que ton billet sur les champignons du Jura valait moins que la story d'une influenceuse en maillot de bain à Bali. Si t'écrivais un truc bien, les gens venaient. Par le bouche à oreille, par les blogrolls, par les annuaires comme Lisabuzz. Le trafic se faisait à l'ancienne. Lien par lien. Lecteur par lecteur. C'était lent, c'était artisanal, et c'était infiniment plus gratifiant qu'un pic de vues sur une vidéo de quinze secondes que tout le monde aura oubliée demain.
Regarder en arrière avec Supertramp en fond sonore
Amélie Nothomb elle a dit un truc qui m'a marqué, un truc du genre « la meilleure façon de ne pas avancer est de regarder en arrière ». Elle a raison bien sûr. Mais j'y peux rien. Je regarde en arrière et je vois cette fille devant son écran cathodique, celui de la photo là-haut, qui tapait ses articles le soir en écoutant Supertramp. The Logical Song en boucle. Ou Madness, Our House, qui passait en fond pendant que je bidouillais mes pages. Ou encore Michel Berger, Quelques mots d'amour, quand j'était d'humeur mélancolique, c'est à dire assez souvent.
Les pochettes d'album, un art en voie de disparition
La musique d'ailleurs ça a toujours été mon truc. Pas jouer, non, j'ai aucun talent pour ça. Mais écouter, ressentir, et surtout regarder. Les pochettes d'album c'est un art à part entière. Un art en voie de disparition. Qui regarde encore une pochette aujourd'hui ? On écoute en streaming, on voit un carré de 3 centimètres sur son téléphone et basta. Moi je pouvais passer des heures à détailler une couverture de vinyle, à chercher les détails planqués, à imaginer ce que le graphiste avait voulu dire. J'aurais tellement voulu faire ça de ma vie. Créer des pochettes. Raconter un album en une seule image.
L'IA et la fin des graphistes
Sauf que voilà. Même si j'avais sauté le pas, même si j'avais tout plaqué pour me lancer là-dedans, à quoi bon maintenant ? Les IA font ça en trente secondes. Tu tapes trois mots dans un prompt et t'as un visuel. Propre, léché, sans âme aucune mais techniquement irréprochable. Les graphistes se font remplacer les uns après les autres et personne dit rien, ou alors on te répond « c'est le progrès » avec un sourire béat. Le progrès. Mouais. Le progrès c'est quand ça améliore la vie des gens, pas quand ça leur retire leur gagne-pain et leur passion.
Et pourtant, je continue
Enfin bon. Je voudrais pas avoir l'air de la vieille aigrie qui râle sur tout ce qui bouge. C'est pas ça. C'est juste que des fois, le soir, quand la maison est calme et que je traine sur mon ordi, je repense à Lisabuzz. Je repense à ces soirées où je recevais des mails de gens qui me remerciaient d'avoir référencé leur blog. Des inconnus qui devenaient des habituées. Des échanges qui duraient des mois, par mail, par commentaires interposés. Tout ça sans jamais voir la tête de l'autre. On s'en foutait de la tête des gens. On s'intéréssait à ce qu'ils avaient à dire.
Des blogs pour chaque passion
Y'avait des blogs de musique aussi, évidemment. Des gens qui partageaient leurs découvertes, qui écrivaient des chroniques d'album de cinq paragraphes, qui se disputaient dans les commentaires pour savoir si OK Computer c'était mieux que Kid A. Des blogs de cinéma, avec des critiques longues comme le bras, argumentées, passionées. Des blogs de jeux vidéo, tenus par des ados qui écrivaient mieux que la plupart des journalistes du secteur. Des blogs de jardinage, de couture, de modélisme ferroviaire. Oui, de modélisme ferroviaire. Et c'était passionnant. Parce que quand quelqu'un écrit sur ce qu'il aime vraiment, ça se sent. Ça traverse l'écran.
La blogosphère, un écosystème disparu sans bruit
On avait même des blogs de philosophie. Des gens ordinaires qui lisaient Nietzsche le soir et qui essayaient de mettre des mots dessus. C'était maladroit parfois, brillant souvent, toujours sincère. Où est-ce que tu trouves ça aujourd'hui ? Sur Twitter entre deux polémiques ? Sur TikTok entre deux danses ? La blogosphère c'était un écosystème entier qui a été rasé en moins de dix ans. Et personne a fait de documentaire dessus. Personne a écrit de livre. C'est juste parti, comme ça, sans bruit.
Aujourd'hui, on montre sa tête
Aujourd'hui tout le monde montre sa tête. Partout. Tout le temps. Selfies, stories, reels. Moi ma tête je la garde pour moi merci. Ce qui compte c'est les mots. Et les mots, ben, y'a plus grand monde qui en veut. Trop long. Trop chiant. Pas assez instagrammable.
Merci d'être arrivé jusqu'ici
Mais bon je continue d'écrire. Parce que c'est plus fort que moi. Parce que quelque part y'a peut-être encore quelqu'un qui lit des textes de plus de dix lignes. Et si t'es arrivé jusqu'ici, ben merci. Sérieusement.
Et les pochettes rap dans tout ça
Ah et puis tiens, puisqu'on parle de pochettes d'album. J'ai eu ma période rap, figure toi. Une grosse période même. Et j'avais fait un classement des 10 pochettes d'album rap qui tuent. Si ça te dit d'aller y jeter un oeil.
Lisabuzz

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